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Maroquinerie

Ubrique

Ubrique, ville située dans la province de Cadix (Espagne), comprend 192 entreprises, sous-traitantes de sacs, petite maroquinerie et ceintures pour des marques de luxe et premium. C+ accessoires est parti à la rencontre de ces industriels/artisans.

Les 20 000 habitants d’Ubrique connaissent tous quelqu’un œuvrant dans un atelier de maroquinerie ou installé à son compte. Prototypage, coupe, teinture, montage, coutures… La ville a préservé un héritage, culturel et familial, qui remonte à l’époque romaine. Avec l’appui d’Extenda, agence andalouse pour la promotion extérieure, la ville a surmonté les aléas de la crise économique, qui a débuté en 2008 et amputé le marché national de ses ressources économiques, pour développer un processus d’internationalisation, notamment auprès de la France, Belgique, Allemagne, Grande Bretagne, États-Unis ou Japon… « Autrefois, nous avions notre propre griffe, raconte Juan Menacho Perez, directeur d’AVANA PIEL, mais le savoir-faire ne suffit pas à inscrire la valeur immatérielle d’une marque dans un marché globalisé. C’est pourquoi nous avons choisi de nous tourner vers l’export et de nous dédier à la fabrication de marques haut de gamme ». Fière d’avoir su rebondir, Ubrique offre aujourd’hui un catalogue de services sur mesure grâce à son réseau constitué d’industriels et d’artisans.

Un système automatisé pour gagner en productivité. Les gros faiseurs ont choisi de diviser la production en opérations mécaniques pour s’adapter aux besoins de volumes et de prix avantageux exprimés par leurs clients. « Pour pouvoir réaliser 2 000 pièces par semaine, soit près de 300 000 par an, proposer des sacs à 100/150 € et de la petite maroquinerie à 25/80 € (prix sortis usine), nous avons dû optimiser nos temps gamme, indique Francisco J. Sanchez Rodrigo, gérant de GODOY, héritier d’une tradition familiale qui perdure depuis 70 ans et emploie aujourd’hui entre 200 et 250 ouvrier(ère)s. Nous mettons moins de 2 jours pour prototyper un article ; entre 1 heure et demie et deux heures, pour le fabriquer, avec un coût horaire qui se situe autour de 25 €, charges comprises ». Le gage d’expertise passe aussi par la capacité de s’adapter au renouvellement des modèles — inhérent à l’industrie de la mode — et par une garantie de qualité. « Nous assurons la livraison directement sur les points de vente, sans passer par le centre logistique des marques », précise Pedro D. Roman Rubiales, directeur de production de DIMOPEL, société fondée en 1989, en partenariat avec Nina Ricci (jusqu’en 2001). En période de pointe, elle compte jusqu’à 220 employés et confectionne 50 000 sacs et 120 000 articles de petite maroquinerie par an. « L’histoire d’Ubrique, ce sont des entrepreneurs qui se concentrent sur la sous-traitance » résume-t-il. Désormais, les donneurs d’ordre achètent du Made in Ubrique ! ».

Un business model qui souhaite préserver l’artisanat. « Nous avons subi la concurrence des produits made in China, se souvient José Sanchez, cofondateur de STEFANO PALLA’S, la dernière coopérative d’Ubrique (il y en avait beaucoup dans les années 80 N.D.L.R). Mais depuis près de 5 ans, nous assistons à une relocalisation de la façon. Pour répondre à la demande croissante du marché, certaines tâches sont automatisées, mais tout n’est pas robotisable. Les produits haut de gamme sophistiqués nécessitent un travail manuel », cette fameuse « main » dont les 4 000 professionnels d’Ubrique (3 000 emplois directs et 1 000 sur l’amont de la filière) sont les dépositaires. Pour lutter contre la raréfaction et le vieillissement d’une main-d’œuvre âgée d’environ 40/45 ans, Ubrique s’est dotée d’une école d’artisanat qui forme les apprentis. Beaucoup descendent des montagnes alentour mais, en cas de pénurie de force vive, certains responsables, comme José Sanchez, n’hésiteront pas à recruter du personnel venu d’Amérique Latine. « Le travail à la chaîne est plus rapide et requiert une main-d’œuvre moins qualifiée, mais il engendre une baisse de qualité et un manque de motivation », ajoute Carlos Dominguez Garcia, dirigeant, avec sa fille Susana, de DOHERPEL. Il mise sur la polyvalence de ses salariés, comprenez leur capacité à fabriquer un sac de bout en bout, ou presque… « Ils ont l’entière responsabilité du montage et donc un taux de retour de 0,08 % sur 100 000 pièces envoyées au contrôle de qualité ». Cette dynamique artisanale a l’avantage de pouvoir fournir les petites commandes. En ne pratiquant pas de minima sur les quantités, Doherpel va dans le sens d’une certaine histoire de la mode : collections capsules, marques de niche, réduction du volume des commandes… Une évolution de marché, source de revenus inédite pour des fabricants, qui n’a pas échappé à Javier Gallega, directeur du MOVEX, le Centre Technique du Cuir local (lire notre encadré).

Des politiques amarrées sur les créateurs et la spécialisation produits. Dans tous les cas, les mots « confidentialité, réactivité, rapidité, qualité, sécurité, fiabilité, respect (des délais de livraison) » reviennent sans cesse dans la bouche de nos interlocuteurs et résonnent comme autant de principes basiques pour instaurer un climat de confiance et de réassurance. Mandaté par le Movex pour optimiser les prises de commandes, Pepe Montiel de BETANGIBLE Leather Goods, a choisi d’investir, il y a cinq ans, dans un atelier (11 personnes à ce jour) pour construire « une relation de business gagnant-gagnant sur du long terme » et faciliter les démarches de jeunes créateurs désireux de faire fabriquer à Ubrique. Son coup de maître ? Une collaboration signée, dès ses débuts prometteurs, avec Simon Porte JACQUEMUS, qui défile aujourd’hui avec succès à la Fashion Week Paris.

Cette volonté d’être en prise avec les réalités du terrain va de pair avec la spécialisation de certaines unités. Angeles Sanchez, 40 ans de métier, gérante d’AUTENTICA, se différencie en proposant des ceintures, colliers et laisses pour chien : « Je dispose de matières premières et de machines parfaitement adaptées pour produire en nombre, soit près de 30 000 pièces par an, à un prix moyen, sorti usine, entre 20 et 25 € ». En 2013, Faustino et David MOSCOSO, ex-architectes, ont repris l’activité de leur père : la réalisation d’écrins, marmottes ou vanity-cases en cuir destinés aux joailliers. Après avoir exploré le marché allemand, les deux frères envisagent prochainement de participer à des salons professionnels, comme Baselworld ou Inhorgenta, pour se développer dans d’autres pays.

Des Millenials tentés par le développement de marques en propre. Si les anciens ont renoncé à leur griffe, la jeune génération, et notamment les filles, exprime le désir de se lancer dans un projet personnel que les réseaux sociaux (Instagram en tête, également en Espagne) et les ventes on line ont rendu tangible. Après avoir dessiné des vêtements pour enfants, Elena Lorca Chicano, a ouvert, il y a deux ans, l’atelier LEATHER BRIDGE. Il lui a permis de s’initier au métier et de réaliser son rêve : créer sa propre marque, BLÖSS, tout juste âgée d’une semaine à l’heure où nous la rencontrions. Plus aguerrie, Alba Rosa Menacho a déjà développé CALMA et surtout BOABAB, des cabas en cuir de vache d’Alicante, commercialisés 180 € prix publics. Contrairement aux créateurs locaux qui présentent des produits originaux dans les boutiques du centre-ville d’Ubrique, Boabab poursuit l’objectif d’une marque globale : « Je réfléchis à son positionnement en termes de marketing, stratégie commerciale, recrutement d’agents ou présence sur les salons professionnels… » Les fondements d’une politique déjà observés par Esperanza Romero. Cette dernière a participé au Pure London, Mipel, (feu) Salon de la Maroquinerie et a diffusé dans des magasins multimarques en Espagne, France, Chine, Japon, USA… Si la crise l’a obligée à se rabattre sur l’exécution pour autrui, elle n’a pas abandonné : 40 % de sa production et 30 % de ses ventes sur le Web sont siglés ESPERANZA… un prénom qui signifie « espoir ». L’histoire n’est-elle pas un éternel recommencement ?

Réalisé par Florence Julienne

Movex
Le centre technique du cuir d’Ubrique

Vitrine du savoir-faire d’Ubrique, facilitateur de business, incubateur de talents… le centre technique du cuir, MOVEX, a été inauguré en 2008.
Javier Gallego, son directeur, nous en dit plus sur cet organisme.

Quel est le rôle du Movex ?
Nous faisons le lien entre les marques désireuses de sous-traiter à Ubrique et les partenaires qui correspondent le mieux à leur demande. De plus, en mettant à leur disposition des machines et outils technologiques, nous incitons à l’expérimentation. Nous formons ainsi les artisans du futur pour qu’ils soient force de propositions et de méthodes innovantes.

Quelle image souhaitez-vous véhiculer ?
Dans une conjoncture où la demande de transparence est croissante, notre philosophie est : « deux pas en avant ». Nous parions sur l’explosion des séries de production courtes. Nos PME de 50 à 100 personnes vont devoir faire preuve de flexibilité et de réactivité pour survivre. D’autre part, toutes les entreprises ne peuvent pas faire des sacs ! Il faut envisager une diversification de l’outil de travail. Mode, gastronomie, architecture… peuvent converger ici et faire d’Ubrique LA ville du cuir.

Comment approchez-vous les créateurs ?
A travers les écoles de mode (London College of Fashion ou l’Ecole d’Anvers…) avec lesquelles nous organisons des concours. Le gagnant remporte une semaine de formation en résidence, financée par le Movex, pour développer une minicollection. Il y a cinq ans, nous avons développé un Master avec la fondation LOEWE, dirigée par Enrique Loewe. Du 15 au 18 septembre 2019, nous serons présents au Mipel Milano avec une douzaine d’entreprises du secteur du cuir de Cadiz. Elles participeront à une mission prospective organisée par Extenda, dans le cadre de l’Investissement Territorial Intégré (ITI), afin de se familiariser avec les dernières tendances du secteur et d’explorer de nouvelles opportunités commerciales.

Pour tout renseignement :
iticadiz@extenda.es
Ce reportage est cofinancé
par l’Union européenneà hauteur de 80 %
au titre du programme opérationnel FEDER pour la région d’Andalousie
pour la période 2014-2020